3 mai 2008

Ce matin, je suis morte (2eme Partie)

Quand Dan s’est réveillé ce matin, j’étais morte. Mais il ne le savait pas.

Quand il est rentré de l’hôpital, il avait l’air si calme, si calme… que j’en a eu mal pour lui. J’aurais préféré qu’il hurle à la mort, qu’il se défoule sur les meubles, qu’il s’entoure d’amis. Mais Dan a toujours été un grand solitaire.


Aurélie est morte ce matin.

Dans un demi-sommeil, je l’ai sentie se lever, je l’ai entendue marcher, allumer son ordinateur. Et je me suis rendormi. En me levant, j’ai failli trébucher sur son Mr Bonhomme, un nounours qu’elle s’obstinait à vouloir garder pour dormir tous les soirs et qui se retrouvait invariablement au pied du lit tous les matins.

Sur le miroir de la salle de bains, elle avait encore profité de la buée pour dessiner des fleurs et ce qu’elle qualifiait de poissons ou d’oiseaux, comme tous les matins.

Mon café était prêt, et son lait trop chaud. En voyant les bulles à la surface de la petite casserole, j’ai su qu’elle jetterait ce lait en rentrant ; elle prétendait toujours que les bulles dans le lait lui donnent des nausées. Je me souviens clairement de mon agacement. Aurélie et moi, c’est -c’était- une guerre permanente pour qu’elle arrête de gaspiller autant. Comme l’eau de la vaisselle qu’elle laisse toujours couler avant d’aller à la boulangerie (« Juste pour qu’elle soit assez chaude à mon retour »). Et mon agacement s’est mué en exaspération quand j’ai vu qu’elle avait encore mis du pain dans le grill et qu’il était complètement froid et inutilisable à présent. Encore du gaspillage. Sans compter qu’elle avait encore réussi, juste avant d’aller à la boulangerie, à transformer le salon en dressing. Et qu’elle avait laissé une conversation inachevée sur son bureau.

Je pestais à voix haute lorsque j’ai entendu sonner. Je me souviens…. Je me souviens d’avoir pensé qu’en plus, elle avait oublié ses clés !

Il était presque 15h quand je suis rentré. Le salon était toujours dans le même état. Son chemisier préféré trainait sur le canapé du salon, Mr Bonhomme au pied du lit. Et cette manie qu’elle avait d’entamer des milliers de livres en même temps ! Un magazine abandonné près de son chemisier sur le canapé, deux Stephen King sur son chevet et les Histoires Extraordinaires d’Allan Poe, son livre préféré qu’elle était sans cesse « en train de relire »…

Nous devions sortir, ce soir. Nous n’avions pas prévu qu’elle serait morte avant midi… Elle avait réussi à me convaincre de prendre des places pour le Lac des Cygnes, le ballet auquel elle a toujours rêvé d’assister. Et maintenant, elle n’aura tout simplement jamais eu l’occasion de le voir, ce ballet. (Damn, it hurts) Mince, elle ne supporte –supportait- pas que je jure, même en Anglais.

En baissant la tête vers la poubelle de la salle de bains qu’elle était sensée vider ce matin, j’ai vu le Test. C’était un ClearBlue, comme ceux des pubs qui nous amusaient l’année dernière, ceux qui vantaient la clarté de leurs résultats. Et c’est vrai que c’était clair. « Enceinte ».

C’est à ce moment là que mes forces m’ont réellement abandonné. Pour la première fois de cette journée, je me suis rendu compte que je ne rêvais pas, qu’Aurélie était morte dans la vraie vie. Et pour la première fois depuis vraiment longtemps, je me suis complètement effondré. J’ai pleuré, pleuré à en avoir mal à la gorge, pleuré à en avoir mal au cœur. Pleuré toutes les larmes de mon corps (je comprends pourquoi on dit qu’il y’a tant d’eau dans le corps humain), assis sur le carrelage glacé de la salle de bains, dans cet appartement qu’Aurélie avait choisi pour nous. Dans cet appartement que je ne partagerai plus jamais avec elle.

Ce matin, je suis morte (1ere Partie)

Comme beaucoup de personnes, c’est un événement que je n’avais pas vraiment prévu; en tout cas, pas pour ce matin. Ni de façon aussi inattendue.

Je me suis réveillée assez tôt… Il ne devait pas être tout à fait 8h. Dan dormait encore, et j’ai bien fait attention à ne pas interrompre son sommeil en me levant, ce qui m’a demandé un effort certain, étant donnée la force avec laquelle il me serrait dans ses bras. J’ai d’ailleurs failli céder à la facilité et me blottir à nouveau dans ses bras, pour me lever uniquement une ou deux heures plus tard avec lui. Mais ce matin, j’avais autre chose à faire. Alors j’ai quitté le confort de mon lit pour affronter la journée qui commençait.

Dans le miroir, ce matin, j’ai vu ma première ride. Et je l’ai trouvée plutôt mignonne. J’ai jeté mon test dans la petite poubelle de la salle de bains. Je la viderais plus tard, en rentrant.
Dès que je me suis connectée, Richard m’a envoyé un clin d’œil super amusant sur MSN, et, tout en lisant mes mails, j’ai commencé avec lui une conversation totalement insipide.

J’ai lancé la machine à café pour Dan, ouvert juste un filet d’eau, histoire qu’elle se réchauffe un peu, et mis mon lait à feu doux sur la cuisinière. Pas besoin d’interrompre ma conversation virtuelle, je répondrais à Richard en rentrant avec le pain et les croissants ; cela ne me prendrait pas plus d’un quart d’heure ou 20 mn.
Je ne sais pas si c’est parce qu’à ce moment précis je penchais la tête pour faire passer une chanson de Maxwell qui n’était dans mon Ipod que pour donner à Dan l’impression que j’écoutais ses daubes, ou parce qu’avec le temps, j’ai pris l’habitude de ne pas faire spécialement attention en traversant la rue à cette heure quasiment silencieuse…
Toujours est-il que ce matin, à 9h45, j’étais morte. Je ne me souviens pas d’une douleur insoutenable, je crois que ça a été trop rapide. Par contre, je me souviens d’avoir pensé que Dan n’apprécierait sûrement pas d’avoir à jeter mon lait, à cause des petites bulles qui se forment à la surface quand il commence à bouillir. J’ai vu le conducteur du bus, aussi. Il avait l’air vraiment fatigué ; je suis sûre qu’il ne m’a pas vue avant d’entendre le drôle de bruit sourd que j’ai aussi entendu. Tiens, je croyais que le son ne se déplaçait pas aussi vite que la douleur. Mais j’ai entendu ce bruit, j’en suis sûre. Et je me suis demandée -j’étais même plutôt amusée, finalement-, à quoi je ressemblerais, après cette collision.